Secrets et héritage des dessins de Tolkien : l’art derrière la Terre du Milieu

Les dessins de Tolkien : cartes, illustrations et calligraphies de la Terre du Milieu #

Les premières influences artistiques de J. R. R. Tolkien #

La Tolkien Estate résume sa formation en une phrase : « Tolkien apprit à dessiner grâce à sa mère, puis à l’école. Son éducation artistique formelle cessa lorsqu’il quitta l’école. » C’est à ce moment, écrit-elle, qu’il « commença à explorer de nouveaux styles et à s’inspirer de sa propre imagination ». Il n’a donc jamais suivi de cursus d’art : tout ce qui suit relève d’une pratique d’autodidacte menée en parallèle d’une carrière universitaire.

Cette carrière commence à Oxford. Après une première tentative infructueuse, il obtient une bourse à Exeter College et s’y inscrit en 1911, d’abord en Classiques, puis en anglais à partir de 1913 pour suivre son intérêt pour la philologie germanique. C’est en tant qu’étudiant qu’il achète un carnet de croquis cartonné sur la couverture duquel il écrit Le Livre d’Ishness, et qu’il remplit de dessins d’idées abstraites qu’il appelle des « Ishnesses ».

1912
« Avant » et « Après »
Un diptyque : à l’entrée noire et rouge menaçante du premier répond, dans le second, une lumière jaune chaude émanant d’une porte.
1912
« Étrangeté »
Un personnage à longue cape, chapeau pointu et bâton, seul sur une route de forêt la nuit — proche de la description de Gandalf dans Le Hobbit.
1913
« Xanadu »
Inspiré du poème « Kubla Khan » de Samuel Taylor Coleridge, dont la Tolkien Estate cite les premiers vers.
1914
« Au-delà »
Daté du 12 janvier, « réduit à l’essentiel » : un dessin simple mais saisissant, réalisé pendant les vacances de Noël de sa troisième année d’étudiant.

Certains de ces « Ishnesses » ont été tracés à la hâte sur les pages d’un cahier d’exercices à lignes, quand le carnet n’était pas à portée de main ; d’autres sont des compositions soignées. Ce sont ces peintures abstraites de jeunesse que la Bodleian Library a présentées au public en 2018, aux côtés des manuscrits et des cartes.

À lire La magie du trait : l’art du dessin chez Henri Matisse

Cartographies et topographies : dessiner la Terre du Milieu #

« J’ai commencé, avec sagesse, par une carte, à laquelle j’ai subordonné l’histoire », expliqua Tolkien à un lecteur du Seigneur des Anneaux. La phrase, citée par la Tolkien Estate, dit l’essentiel de sa méthode : les cartes ne viennent pas après le texte pour l’illustrer, elles en conditionnent la géographie et les distances. Certaines furent « méticuleusement tracées sur du papier millimétré » en amont, d’autres « ébauchées alors qu’il écrivait, pour clarifier la scène dans son esprit ».

Années 1930L’Ambarkanta — La Forme du Monde, un texte accompagné de cartes du monde, dont « Ilu – Le Monde : de Númen (Ouest) à Rómen (Est) ».
Années 1930Une carte à petite échelle dessinée pour le Quenta Silmarillion, montrant les terres du Beleriand « qui allaient être recouvertes par la mer à la fin du Premier Âge ».
1936« La carte de Thror », pour Le Hobbit. Tolkien voulait que les runes de la lune se lisent par transparence ; l’impression ne l’a pas permis, et elles ont été coupées et collées au recto.
1937« La Contrée Sauvage », carte visuelle du Hobbit, avec la Lisière de la Sauvagerie marquée d’une ligne doublement soulignée.
Vers 1937La première carte du Comté. Il n’y en avait aucune dans Le Hobbit : ce fut l’une des premières choses dessinées pour la suite.
1937-1949La carte de travail du Seigneur des Anneaux, dessinée pendant la rédaction. Elle s’agrandit physiquement au fil du récit, par ajout de feuilles collées au ruban adhésif marron.
Vers 1942Une vue aérienne de la Gorge de Helm, esquissée sous la description écrite du même lieu, au chapitre 7 du Livre 3.
Vers 1948Une carte du nord-ouest de la Terre du Milieu et une carte du Rohan, du Gondor et du Mordor, tracée pour planifier l’action du Livre 5 ; son fils la redessina pour Le Retour du Roi.

On retiendra surtout le détail matériel : du papier millimétré, des feuilles ajoutées, du ruban adhésif marron. Ces cartes sont des outils de travail avant d’être des objets d’exposition, et c’est ce qui explique leur précision — non pas un programme esthétique, mais la nécessité de savoir où se trouve chacun au jour près.

L’évolution des illustrations : du conte à l’épopée #

La plus ancienne image datée de son monde imaginaire est « Les rivages de Faërie », du 10 mai 1915. La Tolkien Estate la présente comme « la première illustration de son monde secondaire, peinte alors qu’il était étudiant à Oxford » : on y voit la cité des Elfes à Valinor, entourée des Deux Arbres qui portent la lumière du soleil et de la lune. La même année, « Tanaqui », tiré du Livre d’Ishness, montre cette même cité dans un style que l’Estate qualifie de surréaliste et de coloré — un style que Tolkien réemploiera plus tard pour ses dessins du pôle Nord.

Le gros de son œuvre illustrée pour Le Silmarillion se concentre ensuite sur deux années, 1927 et 1928 : « Glórund part à la recherche de Túrin » en septembre 1927, « Nargothrond » et « Halls de Manwe en haut des Montagnes du Monde, surplombant Faërie » en juillet 1928. Passé les années 1930, Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux absorbent ses forces créatives, et l’Estate note qu’il ne retrouvera jamais l’esprit de ces premières années ; il laissera Le Silmarillion inachevé à sa mort.

À lire Plongez dans l’Univers des Déguisements Inspirés des Dessins Animés : Du Rêve à la Réalité

Un tableau résume à lui seul la façon dont ces images circulaient d’un récit à l’autre. Peint en juillet 1928 sous le titre « Beleg découvre Flinding à Taur-na-Fúin », il fut rebaptisé bien plus tard « Forêt de Fangorn » et utilisé comme illustration pour Le Seigneur des Anneaux, les deux Elfes devenant probablement les hobbits Merry et Pippin. L’image ne suit pas le texte : elle est réaffectée à un autre texte, des décennies après. Si le sujet de la profondeur et du relief dans un dessin vous intéresse, voir aussi nos repères sur le dessin en volume.

Le travail ne s’arrête pas là : « Les Collines du Matin » est daté de novembre 1969, et les blasons héraldiques créés pour Lúthien Tinuviel et pour Eärendil datent des années 1960. Entre le carnet d’étudiant de 1912 et ces blasons tardifs, ce sont près de six décennies de pratique continue.

Symboles, lettrines et calligraphies imaginaires #

« L’intérêt de Tolkien pour les langues et les alphabets allait jusqu’à inclure également la calligraphie », écrit la Tolkien Estate : « il expérimenta différents styles d’écriture manuscrite et les utilisa comme éléments à part entière dans son travail littéraire pour désigner différentes cultures et même des personnages individuels ». L’écriture n’est donc pas un ornement posé sur le récit, c’est un moyen de caractériser qui parle.

La distinction la mieux documentée oppose deux systèmes. Les runes, dites l’Angerthas, sont « les lettres préférées des Nains » ; les tengwar sont les lettres elfiques. Les trois pages du Livre de Mazarbul, des années 1940, en font la démonstration : la première est entièrement en runes, la deuxième entièrement en tengwar, la troisième mêle les deux — et son écriture manuscrite a été volontairement rendue différente des précédentes pour indiquer des mains différentes. Plus tôt, en 1919, une partie du Conte de Túrin avait été écrite dans l’alphabet rúmilien, réservé selon le légendaire à Valinor.

À lire Plongée Visuelle dans l’Œuvre Graphique d’Enki Bilal : L’art du trait au service de la narration

1931
« Errance » et Tom Bombadil
Deux poèmes d’abord sans lien avec le légendaire, dont Tolkien écrit des vers en lettres elfiques — le texte, lui, reste en anglais.
1933
Les lettres du Père Noël
Écrites d’une main volontairement tremblante pour dénoter le grand âge de l’expéditeur, avec des encres de couleurs différentes et des majuscules décorées.
1936
L’« Alphabet Goblin »
La clé d’un alphabet apparu dans une lettre de 1932 : symboles des lettres, diphtongues et combinaisons comme « ng », beaucoup ressemblant à des bonshommes bâtons.
1953
L’inscription de la tombe de Balin
Une inscription runique tracée pour les Mines de la Moria, reproduite telle quelle dans Le Seigneur des Anneaux.

Où sont conservées les archives graphiques de Tolkien #

Trois adresses institutionnelles répondent à cette question, et elles ne conservent pas les mêmes choses. Les Bodleian Libraries de l’université d’Oxford détiennent la collection JRR Tolkien ; leur atelier de conservation décrit publiquement comment les œuvres sur papier y sont montées et encadrées avant toute présentation, avec des charnières en papier japonais et de la colle d’amidon de blé. C’est là qu’a été organisée l’exposition Tolkien: Maker of Middle-earth, du 1er juin au 28 octobre 2018, qui présentait brouillons de manuscrits, illustrations, cartes et les peintures abstraites du Livre d’Ishness. Le site web dédié à cette exposition a été retiré le 24 octobre 2024.

La Marquette University, à Milwaukee, conserve de son côté les manuscrits originaux et de multiples brouillons de travail de trois livres — Le Hobbit (1937), Farmer Giles of Ham (1949) et Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) — ainsi que l’exemplaire original du livre pour enfants Mr. Bliss, publié en fac-similé en 1982. Enfin, la Tolkien Estate publie en ligne une section « Peindre » organisée en illustrations, cartes et calligraphies, où chaque image porte sa date et sa notice ; elle existe aussi en français.

Ce qu’il ne faut pas confondre avec les dessins de Tolkien #

C’est la confusion structurelle du sujet, et elle vaut d’être tranchée une fois pour toutes : trois corpus distincts circulent sous l’étiquette « l’art de la Terre du Milieu », et ils n’ont ni les mêmes auteurs, ni les mêmes dates, ni les mêmes ayants droit.

01
Les dessins de Tolkien
De 1912 à 1969 : carnets, aquarelles et peintures, cartes de travail, calligraphies. Conservés notamment par les Bodleian Libraries, publiés en ligne par la Tolkien Estate. C’est le seul corpus traité dans cet article.
02
Les illustrations postérieures
Réalisées après lui par d’autres artistes pour des éditions illustrées, des calendriers ou des jeux. Ce sont des œuvres autonomes, sous leurs propres droits et sous le nom de leurs auteurs.
03
L’imagerie des adaptations
Décors, costumes et créatures conçus par des équipes de studio pour le cinéma et la télévision. Encore un autre corpus, avec ses propres archives et ses propres crédits.

En pratique, une image « de Tolkien » croisée sur un réseau social relève le plus souvent du deuxième ou du troisième corpus. Le test est simple et il ne coûte rien : une image du premier corpus porte une date, un titre et une notice sur le site de la Tolkien Estate ou dans le catalogue d’une institution. Si ces trois éléments manquent, l’attribution n’est pas établie — et nous ne l’établissons pas ici.

À lire Tout savoir sur les dessins d’Alf : du croquis à l’icône pop

À retenir #

Questions fréquentes #

Tolkien a-t-il illustré lui-même ses livres ?
En partie. Il a dessiné des cartes et des illustrations pour Le Hobbit et pour Le Seigneur des Anneaux, et la Tolkien Estate situe la plupart de ses illustrations du Silmarillion en 1927-1928. Beaucoup de ses dessins n’ont toutefois jamais accompagné une édition de son vivant.
Combien de cartes a-t-il dessinées pour Le Seigneur des Anneaux ?
« Plus de trente », selon la Tolkien Estate, réalisées au fil de l’écriture. Certaines étaient tracées à l’avance sur du papier millimétré, d’autres ébauchées en cours de rédaction pour clarifier une scène.
Quel est son plus ancien dessin lié à la Terre du Milieu ?
« Les rivages de Faërie », daté du 10 mai 1915 et peint alors qu’il était étudiant à Oxford. La Tolkien Estate le présente comme la première illustration de son monde secondaire.
Où peut-on voir ces œuvres ?
Les Bodleian Libraries d’Oxford conservent la collection JRR Tolkien ; la Marquette University, à Milwaukee, détient les manuscrits du Hobbit, de Farmer Giles of Ham et du Seigneur des Anneaux ; la Tolkien Estate publie une sélection datée et légendée dans sa section « Peindre ».
Ses dessins sont-ils libres de droits ?
Non. L’œuvre graphique de Tolkien n’est pas dans le domaine public. Une reproduction consultable en ligne sur un site institutionnel ne vaut pas autorisation de réutilisation.
Sources consultées

Accueil du magazine : Dessin Vivant.

Vous trouverez plus de détails sur lien.

Dessin Vivant est édité de façon indépendante. Soutenez la rédaction en nous ajoutant dans vos favoris sur Google Actualités :

A decouvrir : tarif référencement SEO | consultant SEO Paris